Saharan Atlas



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  • LES PYRAMIDES DE GHERIS

    Débats : Les pyramides de Gheris

    Ben Mohamed Kostani, sociologue à Goulmima appelle à préserver les monuments historiques de la région. Un appel qu’il ne veut pas vain.
    A dix kilomètres sur la route Goulmima-Errachidia, s’érigent des vestiges historiques ignorés de tous. Même la carte archéologique du Maroc ne signale pas leur existence. Ce sont des tumulus protohistoriques d’une valeur culturelle et touristique inestimable. On les appelle igrar (au singulier agrur) en tamazight, ou kerkur en arabe. Ce type de pyramides existe également en Algérie, où elles sont désignées par le vocable bazina.
    Le terme agrur signifie étymologiquement “un tas de pierres-repère”, avec une connotation mythique et même magique. Agrur, c’est d’abord la tombe des habitants de l’Afrique du Nord pré-islamique, à savoir pré-chrétienne et pré-judaïque … sous forme d’un amas construit de pierres de différentes tailles, qui entoure une fosse funéraire, parfois avec une petite porte orientée vers le Levant. Ces tumulus sont de tailles différentes ; ce qui laisse présupposer une certaine hiérarchie fondée sur des critères qui restent encore à déterminer … Bien que ces vestiges existent un peu partout dans la partie basse de la vallée de Gheris – ce qui prouve le vieux peuplement du bassin – leur méconnaissance est flagrante. En effet ce qui nous intéresse dans cette contribution, c’est moins les dimensions historiques et archéologiques de ces ruines, lesquelles échappent à notre compétence, que la représentation que les habitants de la vallée s’en font. Qu’est-ce que l’agrur dans la tradition orale ? Quel est le sens de ces signes, qui, bien que meublant l’espace, demeurent trop absents dans la conscience collective des Ghérissois ? Pourquoi les habitants de la région les négligent, les oublient, ou plutôt essayent de les oublier?

    Une légende locale explique l’agrur par le suicide collectif que pratiqueraient des communautés pré-islamiques de la Jahilya, au temps des disettes, ou par le suicide des moribonds désespérés ! Une information ajoute que le verbe karkara a le sens de “faire faillite, perdre le sens de la vie, être prêt non à la mort naturelle mais au suicide”…
    A côté du kerkur – tombe réelle- existe d’autres igrar- tombes fictives, avec des fonctions anthropologiques très riches et très symboliques. En voilà quelques formes: Il y a le kerkur, tombe de l’assassiné, “kber lmaghdour”, qu’on ensevelit pour que son âme ne revienne pour la vendetta … Il y a le kerkur, mi-chemin… L’agrur de l’amont… de l’entrée d’un ksar… de l’entrée du cimetière…Et surtout, le kerkur de celui qu’on a assassiné sous protection, lapidation symbolique profonde qui est le grand Aar. Lorsqu’on assassine quelqu’un qui est sous la protection d’un autre, on tue symboliquement le protecteur, même s’il est vivant par son corps, son existence, selon la coutume, n’a plus de sens ; son Aar est tombé, une information que les berrahs annoncent dans les marchés, et les gens de la tribu lancent des cris de honte ( wakwak !…), les mains jointes avec les index en bas ! Parfois même, ils récitent la Fatiha, les mains renversées…et l’intéressé ne fera jamais objet d’aucune transaction, ni reconnaissance, quel qu’elle soit. Souvent il quitte la tribu et s’exile… Ainsi l’Aar reste le concept de base de toute la culture coutumière. Et en le liant à l’agrur, on comprend l’importance anthropologique radicale de celui-ci. Il va sans dire qu’à partir de ces indices de marges, on peut pratiquer une psychanalyse sociale, la représentation des ruines étant ici le lapsus de la communauté, qui masque souvent ses soucis, ses intérêts et ses enjeux réels ; ce qui fait que son discours devient métaphorique …
    Le ghérissois, en bon musulman, ne pouvant représenter cette maçonnerie – le tumulus- comme tombe normale, lui qui ne connaît que la modeste fosse musulmane, l’explique par le suicide collectif. D’ailleurs c’est la même attitude qu’il a envers les grottes funéraires que les habitants appellent “taddart n urumi” , littéralement “maisons de Romains, de Chrétiens” … “Aït Oukerkour sont bel et bien les premiers habitants de Gheris, mais ils ne sont les ancêtres de personne …!” nous apprend la tradition orale locale … Ici la communauté essaye se transférer les origines “naturelles” et universelles de l’Aar et par conséquent la coutume, raison d’être de la tribu, d’un niveau “nature” à un autre culture…Même si la population locale est d’accord que l’Aar est à l’origine de la coutume, il n’a rien à voir avec le kerkur… Ainsi le chercheur devient l’informateur de son informateur !, puisqu’il détient les liens cognitifs des faits de la réalité, ce qui manque d’une façon consciente à la mentalité du quotidien.
    Quelle richesse culturelle dans un coin qui ne connaît ni bibliothèque municipale, ni musée, ni centre culturel… ! Mais comme la superstructure a bien su ignorer une partie de son passé, elle sait aussi comment se dépasser des besoins parfois artificiels du présent… Il va sans dire que les pyramides de Gheris sont susceptibles d’attirer un tourisme culturel, voire scientifique important, qui pourra aider la région à sortir de son isolement légendaire. Si par miracle, cela arrivera un jour, notre article atteindrait son objectif essentiel.

    • Ben Mohamed Kostani

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